Hommage à Michel Corboz

Mise en ligne d’un grand CD des XVI
6 juin 2021

A Michel Corboz : hommage personnel en quelques flashs 

Le coup de foudre

Dans la deuxième moitié des année 60, Michel C. accédait à la renommée internationale grâce à son enregistrement des Vêpres de Monteverdi. Je me suis dit alors : « celui-là, j’aimerais bien le rencontrer. » Peu de temps après, de la publicité annonçait qu’il allait diriger un atelier A C(h)oeur Joie à Arcachon. Choix de l’œuvre : Jephté de Carissimi. Sans hésiter, je m’inscris. Dès la première répétition, c’est le coup de foudre, dans le sens propre presque comme dans le sens figuré du terme. Le chef grisonnant que l’on a vu arriver en claudiquant monte progressivement les tours et se met dans un état d’excitation incroyable dans le « fugite impii ». « Si c’est comme ça que vous voulez faire fuir les impies, ça ne me fait pas peur !!» lance-t-il, et de taper des deux poings sur la table derrière laquelle il est installé !

Les discussions informelles et amicales qui ont suivi entre les répétitions ont de fil en aiguille débouché sur mon engagement à l’EVL…

Le séducteur

Oh la ! Chacun se souvient de ses yeux brillants lorsqu’il fixait son regard sur l’infini ou lorsqu’il le laissait s’appesantir sur quelqu’un de son entourage, de sa façon de se passer le revers des doigts dans les cheveux, de la légère pointe de raffinement qui se dégageait de son langage parlé (assez étrangère aux accents de sa Gruyère natale) et de la fermeté de sa voix chantée qu’il pouvait rendre tonitruante. Tout cela de façon spontanée même s’il n’est pas exclu qu’il y ait eu ici ou là de sa part une petite concession au jeu (?). Pendant ce temps, le charme opérait…

Le sanguin

Tout à l’opposé, il pouvait gratifier son auditoire ou ses interlocuteurs de colères dantesques

qu’il savait feindre parfois selon les besoins !

J’ai aussi eu quelques mots avec lui. Pas sur la musique, non, mais plutôt sur la gestion du groupe, fidèle à d’anciennes habitudes féodales faisant un peu tache après mai 68. L’échange musclé s’est terminé par… le tutoiement réciproque.

Le capitaine sûr de lui

Son répertoire fut large : de Monteverdi à Frank Martin, en passant par Mozart, Mendelssohn et Brahms, avec une prédilection pour Jean-Sébastien Bach. Il ne s’est guère aventuré dans des styles où son instinct l’aurait guidé avec plus de difficulté (chant grégorien, musique contemporaine ou expérimentale).

C’est peu dire que quand Michel C. voulait quelque chose, il le voulait vraiment !!

Au tournant du siècle, il a demandé aux messieurs du Chœur des XVI d’assurer les parties grégoriennes des Vêpres. Une demi-heure avant le premier concert (à la Chaise-Dieu) il s’approche de moi en susurrant : « André, j’aimerais bien que ce soit toi qui chantes l’intonation initiale depuis la tribune. » Je lui réponds ; « Pas question, ça m’enlèverait tout le plaisir de diriger le grégorien ; demande à l’un de tes solistes ». ainsi fut fait. Par mégarde, le chanteur démarre un ton trop bas. Vous imaginez les deux premières mesures : le chœur en do et l’orchestre en ré ! Après le concert, Michel se glisse vers moi et me chuchote : « tu vois, je t’avais bien dit que c’était toi qui devais le faire ! »

Le grand-prêtre de l’émotion

Il a su si souvent transformer un instant d’émotion musicale en moment de grâce au goût d’éternité.

Le chevalier au grand cœur

Dans une période où je ne chantais plus à l’EVL depuis longtemps, j’ai dû être hospitalisé à Genève. Un après-midi, qui je vois arriver pour me rendre visite : Michel Corboz himself ! Ce fut une des plus grandes surprises de ma vie. Comme quoi, derrière le talent et la célébrité peut se cacher un cœur d’or !

Merci Michel pour toutes les étoiles que tu as allumées par les notes de ta musique et par la richesse de ta personnalité.

André Ducret                                                                                                                            
(écrit le jour de tes obsèques)